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Mouvement social, "néo-militantisme" et pratiques télématiques


Depuis la fin des années quatre-vingts émergent au sein de la société civile française de nouveaux dispositifs protestataires orientés vers la défense de groupes à faibles ressources. Ils répondent de plus en plus aux exigences de la lutte contre l'exclusion et réarticulent dans l'action collective des dimensions à la fois éthique et politique. Ils sont constitués de citoyens recherchant des formes d'investissement dirigées vers des espaces sociaux plus restreints où leur participation à l'activité collective de la Cité est envisagée de façon plus concrète et plus immédiate. Ce sont de nouvelles formes d'engagement militant qui apparaissent ainsi, décrivant le passage d'un militantisme "traditionnel" à un engagement distancié dont les symptômes se lisent tout autant dans le renouvellement des modes d'action collective que dans les formes de sociabilité qu'il convoque par ailleurs. Le trait principal de cette évolution est sans aucun doute la perte d'influence de la forme fédérale au profit d'un modèle d'organisation en réseau. Les néo-militants s'expriment alors de préférence au travers de multiples voies, plus modestes et chacune consacrée à une cause particulière. L'engagement se négocie davantage dans la multiplicité de projets revendicatifs menés de front à un niveau collectif ou individuel. Ce qui compte avant tout pour le néo-militant, c'est de s'inscrire non plus au sein d'une organisation idéologique clairement identifiée mais plutôt de générer des projets ou de s’intégrer à des projets initiés par d'autres et d'exploiter toutes les connexions susceptibles de s'avérer à cet égard utiles. C’est notamment au regard de cet impératif d'ajustement particulier que les plus récents réseaux télématiques sont généralement utilisés par les militants de cette "nouvelle" critique sociale.

Notre objectif est ici de prendre en considération les dispositifs techniques à partir desquels et sur lesquels ces opérateurs sociaux s'appuient dans leur quête de justice. Ce que nous cherchons à saisir c'est la médiation réciproque des objets techniques et des pratiques sociales. Nous envisagerons donc les dispositifs techniques en rapport avec les définitions sociales de leurs usages, c'est-à-dire les conditions pratiques de leur socialisation. L'hypothèse centrale de cet article peut en fait s'exprimer comme l'anticipation d'une relation entre deux types de phénomènes : d'une part un mode d'engagement particulier (l’engagement distancié) et d'autre part, l'appropriation des dispositifs de communication sur réseaux dont l'usage sert, supporte, renforce et objectivise ce "néo-militantisme". En d'autres termes, les pratiques de communication liées aux technologies de l'Internet se présentent, selon nous, comme la traduction techno-logique d'un type précis d'engagement militant. Ce que nous voulons appréhender, ce sont donc les diverses façons dont les pratiques digitales de communication mises en place par les néo-militants interfèrent avec leurs préoccupations "morales", leur identité et leur fonction d'individus engagés. Nous chercherons à comprendre l'investissement dont ces objets et dispositifs sont la cible de la part des militants et chercherons à circonscrire ainsi les éléments d'opportunités et de contraintes qu'ils constituent au regard de l'action critique envisagée. Par ailleurs, si l’on suppose pertinent de reconnaître qu'un dispositif technique peut contribuer à la construction du lien social (étant entendu par ailleurs qu'aucune machine ne porte cette évidence en elle-même), il n'est pas incongru de présenter également les réseaux télématiques comme un des éléments susceptibles de participer à des déplacements dans la façon dont les groupements de la critique sociale se structurent et agissent au sein du tissu social. Investissant d’abord de façon ponctuelle, à l’occasion des périodes de forte mobilisation, le potentiel de communication lié à la messagerie électronique, certains groupements du néo-militantisme ont construit des interfaces digitales pérennes et plus élaborées (sites web, listes de diffusion, lettres d’information) et développé des pratiques soutenues et régulières des réseaux télématiques. Dans ce dernier cas, l’usage de l’Internet s’inscrit alors dans la quotidienneté militante et nous laisse supposer l’éventualité d'une imprégnation technique des routines de la conflictualité sociale. Il devient donc également nécessaire de s'interroger sur la manière dont les dispositifs télématiques sont susceptibles de transformer la nature même des processus militants.

Notre étude nous a ainsi conduit à fréquenter, selon des modalités et des objectifs divers des environnements à la fois "sociaux" et télématiques entretenant un rapport de proximité avec plus d’une quarantaine d’organisations du mouvement social. Nous avons cependant prêté, de facto, une attention plus soutenue à certaines organisations par rapport auxquelles nous avons eu l’opportunité de pouvoir multiplier les investigations. Act Up-Paris, Agir ensemble contre le Chômage (AC !), Association pour une Taxation des Transactions financières pour l’Aide aux Citoyens (ATTAC), Chiche, Collectif citoyen du Xe, Droit Au Logement (DAL), Droits devant ! ! et le mouvement des sans-papiers composent ainsi notre corpus d’observation privilégié. La soumission du modèle d'analyse à l'épreuve des faits et la mise en place des heuristiques nécessaires à l’exploration de l'hétérogénéité des médiations sociotechniques se sont organisées sur deux années à partir de modes d'observation variés susceptibles de fournir un inventaire précis des pragmatiques de l’action militante en ligne.

Notre première initiative a été la réalisation d’une enquête en ligne destinée à circonscrire les pratiques télématiques effectives des militants-internautes. Le questionnaire a d’abord transité sur diverses listes de diffusion (Ac_forum, Attac_talk Attac_loc, Z_pajol, Conflits_l, Tout_ras). Il a été également transmis personnellement à plusieurs centaines de militants-internautes membres de diverses organisations de la critique sociale (AC !, Act Up-Paris, Association pour de Nouvelles Perspectives À Gauche (ANPAG), ATTAC, Comité Des Sans Logis (CDSL), DAL, Droits devant ! !, Mouvement National des Chômeurs et Précaires (MNCP), Ras l’front, Réseau Associatif et Syndical (RAS), Sans-papiers, etc.) qui étaient alors chargés de le redistribuer à l’ensemble des militants utilisateurs de l'Internet qu’ils connaissaient par ailleurs. In fine, deux cent cinquante réponses nous ont été adressées. Simultanément, nous avons cherché à constituer un important corpus documentaire susceptible de nous apporter une vue d’ensemble sur les échanges militants ayant cours sur quelques-unes des interfaces digitales mises en place à cet effet. Nous avons réussi à réunir un corpus d’archives constitué des traces produites pendant plusieurs mois sur quatorze listes de diffusion : huit listes de diffusion ouvertes à tout public (Ac_forum, Attac_talk, Attac_afrique, Conflits_l, Z_pajol, Ecologie_l, Info_Marches, Chiche_l), quatre listes de diffusion "semi-publiques", réservées, sauf exception, aux militants des organisations qui les ont mises en place : (Attac_loc, Inter_attac, Chiche_Idf, Chiche_picnic) et deux listes de diffusion privées (Attac_toulouse, Attac_cs). Ce travail de "dissection" que nous avons réalisé sur les échanges de courrier électronique, nous l’avons aussi effectué sur un autre type de corpus, cette fois constitué des environnements digitaux liés aux sites web de onze organisations militantes : AC !, Act Up-Paris, Appel des Sans, ATTAC, CDSL, DAL, Intersocial, Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples (MRAP), Pajol/Sans-papiers, Ras l’front et Samizdat. Délais des mises à jour, nombre de pages mises à disposition, types de contenu proposés, inventaire de l'environnement multimédia et des potentialités techniques offertes sont les divers éléments que nous nous sommes alors attachés à évaluer sur ces sites web militants. Enfin, il nous a semblé également opportun de mettre en place des procédures d’enquête plus "traditionnelles" (observations in situ aux sièges des associations et entretiens) qui nous ont permis d’évaluer plus sûrement la façon dont les réseaux télématiques étaient réellement convoqués dans le cours de l'action militante et de préciser sous quel rapport le recours technique est recherché par les utilisateurs. Une grande part de notre appareil de preuves est constituée en conséquence d'une série de soixante-trois entretiens semi-directifs réalisés entre décembre 1997 et juin 1999, auprès de militants affiliés et/ou participant aux activités de diverses organisations de la critique sociale.

Réseaux militants constitués et ajustements fonctionnels

Les sociabilités militantes ayant pour base l’appartenance à un territoire sont retravaillées par des affinités despatialisées qui s’établissent à distance via des appuis technologiques. Dans le cadre d'échanges intercontinentaux, les technologies de l'Internet constituent évidemment un palliatif efficace à l'éclatement géographique des individus et des organisations. Elles se présentent également comme une incarnation technique acceptable permettant de relier concrètement et à moindre coût certains regroupements affinitaires se structurant à un échelon infra-national sur des bases autres que celles de la proximité territoriale. Certaines listes de diffusion sont ainsi spécifiquement dédiées à l'exposition d'initiatives militantes locales . Elles servent à l'occasion de plates-formes d'échange et de terrain de rencontre à des personnes ou des structures qui, bien que géographiquement séparées, partagent un certain nombre d'intérêts et désirent mutualiser leurs réflexions ou leurs actions. Le phénomène n'est toutefois pas d'apparition récente et d’autres investissements de forme technologiques tels que le téléphone ou le fax autorisent aussi ce type de pragmatique. Le caractère de nouveauté tient plutôt à l’émergence de faisceaux de liens qui ne reposent plus exclusivement sur des proximités territoriales, ni même sur des relations verticales telles que celles découlant de l'affiliation à une organisation de dimension supérieure.

Ce sont des réseaux flexibles constitués de militants autonomes qui déterminent alors, à des niveaux d'échelles différents, des Nous de référence diversifiés (Nous local partiel, Nous global universel), souvent momentanés. Ils utilisent alors les réseaux télématiques afin de supporter leur expression et travailler par-delà ce qui les sépare à la réalisation de projets partagés. La médiation technique ménage donc sans la déterminer, la constitution ou le contentement de Nous virtuels à géométrie variable qui ne peuvent être toutefois considérés comme des communautés militantes générant un fort sentiment identitaire. Les structures interassociatives sont d’abord des groupes de travail visant une efficacité particulière. Privées en certains cas des sociabilités présencielles qui font le ciment commun des groupements militants, elles se nourrissent donc par obligation de sociabilités digitales. Les technologies de l’Internet fournissent de nouveaux appuis conventionnels de l’action efficaces, mais insuffisants pour générer de nouvelles identités militantes qui d’ailleurs ne sont pas spécifiquement recherchées. Les Nous étayés par les sociabilités en ligne, labiles et fragiles ne constituent pas à proprement parler de nouvelles références identitaires, mais doivent davantage se concevoir comme le simple résultat d’une activité en ligne.

Le réseau des réseaux permet en fait une amélioration des performances organisationnelles à différents niveaux. Il peut pallier une faible institutionnalisation, compenser une répartition éclatée des acteurs (despatialisation) et valoriser le travail individuel. Au niveau interne, l'Internet se présente sous le jour d'un artefact cognitif permettant d'augmenter les capacités fonctionnelles de ceux qui y ont recours en répartissant les actions dans le temps, dans l'espace et entre les militants. Il est donc utilisé dans un projet d'accroissement de l'efficacité et de la productivité militante. Il dynamise en premier lieu les échanges internes courants et augmente les capacités de distribution et de ciblage des organisations. Planning des activités, comptes rendus de réunion, mots d'ordre ou lettres d'information sont ainsi largement diffusés et permettent un renforcement ou un maintien des contacts entre les militants et les structures auxquelles ils sont rattachés.

L’Internet contribue aussi à soutenir et renforcer les relations diffuses qui caractérisent une partie des sociabilités présentes au sein des organisations de la "nouvelle" critique sociale. Les néo-militants peuvent ainsi maintenir le contact et affermir certaines relations interindividuelles par le biais du courrier électronique. Les échanges virtuels viennent alors renforcer les sociabilités en vigueur. Le réseau des réseaux permet aussi une plus grande flexibilité dans la gestion des ajustements fonctionnels en facilitant les prises de contact rapides et réactives. À cet égard, certaines structures mettent en place de véritables dispositifs interactifs et envisagent les potentialités offertes par les réseaux télématiques comme une opportunité pour prolonger les réunions, faire participer à distance les militants, dont notamment ceux qui sont momentanément indisponibles pour assister aux assemblées en présence.

Les réseaux télématiques rendent ainsi possible la mise en œuvre de modes de fonctionnement coopératif principalement fondés sur des pratiques décentralisées ou a-centrées dont les néo-militants souhaitent le développement. L'Internet permet l'émergence d'un espace coopératif et s'annonce comme un dispositif simple de mutualisation de données immédiatement disponibles. Il ouvre la voie à une physique des traces inédite permettant de dynamiser la diffusion du savoir militant à l'attention d'un large cercle d'individus et facilite son acquisition du fait même de cette mise à disposition hors structures de formation. Les capacités d'enregistrement des nouvelles mémoires numériques permettent une intégration systématique et cumulative d’une masse très importante de documents d’analyse, de décisions juridiques, de textes de lois, etc. L’organisation et le classement systématiques des données facilitent de ce point de vue l’appropriation des outils de diagnostic et autorisent la multiplication rapide des foyers d’expertise. Le recours à l’Internet permet des procédures d’apprentissage et d’incorporation des savoirs militants davantage découplées du système des sociabilités militantes primaires dont elles dépendaient fortement au sein du militantisme traditionnel. Le réseaux des réseaux offre donc aux internautes déjà dotés d’un intérêt pour la "chose" publique et de capacités de perception, de nouvelles modalités d'activation ou de renforcement des processus de mobilisation cognitive. L’on ne saurait toutefois trop insister sur le fait qu’une utilisation rationnelle et utile de l’Internet s’avère de facto soumise à certaines conditions tels que la position sociale ou le capital culturel. L'appropriation de l'expertise en ligne demande ainsi "un minimum de ressources accumulées antérieurement " dont ne disposent bien évidemment pas tous les militants.

De la solidarité militante à la solidarité technique

Au sein de la "nouvelle" critique sociale, la succession des projets militants n’est assurée que par la multiplication et la reconfiguration des liens au sein de systèmes d’alliance réactivés ou inédits. Si les relations des militants dépendent d’abord de leurs modes d'insertion au sein de structures sociales diverses, la distribution des rencontres peut aussi résulter de la fréquentation d'espaces numériques telles que les listes de diffusion. À cet égard, le courrier électronique offre un moyen d’entretenir les réseaux militants constitués. Il permet également d’édifier des réseaux inédits d'individualités dont la principale caractéristique est de ne réclamer aux individus qui s'y engagent qu'une implication minimale, en toute indépendance, répondant à l'exigence d'être la fois libres et engagés. La participation télématique à distance convoque ainsi en certaines occasions une population d'internautes solidaires, pouvant être dégagés de toute appartenance militante, mais qui de manière ponctuelle ou régulière apportent spontanément leur concours et mettent à disposition leurs compétences personnelles. L'Internet autorise donc la collaboration spécifiquement digitale (une affiliation en ligne à la carte) d'individus extérieurs aux groupements, qui partagent bénévolement leur savoir-faire et viennent augmenter les capacités d'action de l'organisation à laquelle ils accordent leur soutien. Si la participation, active ou passive, aux différents espaces militants de communication sur réseau peut être considérée comme la transposition digitale d'une partie des pratiques à travers lesquelles s'organisent habituellement les individus engagés, elle dessine aussi potentiellement, en creux, de nouvelles modalités de suivi et de participation à la vie militante de citoyens-connectés mais jusque-là non engagés. Cette forme d'interactivité entre les acteurs du mouvement social engagés sur le terrain et ces internautes dont l'implication passe cette fois essentiellement par des dispositifs techniques décrit ainsi une forme d’engagement manifestant un déplacement de la frontière entre la singularité du Nous constitué par le collectif et ceux de l’extérieur. Elle fait également l'économie d'une participation en présence toujours contraignante. Le recours aux réseaux télématiques entraîne donc l'instauration de nouveaux dispositifs d'intelligence collective qui tendent à déplacer, voire à réorganiser en les externalisant, les routines d’un engagement de type distancié. L’usage du courrier électronique facilite, de ce point de vue, le déroulement et la division des rythmes de travail et conduit à une répartition plus flexible des tâches, dont certaines se trouvent de facto déléguées à des intervenants extérieurs qui peuvent, à l’origine, ne pas être des militants. Ce qui est exploré, ce sont ici de nouvelles modalités de travail, d’autres modes coopératifs de production, de circulation et de consommation des savoirs militants, ainsi que d’autres modes de gestion des compétences. Ces nouvelles dispositions font au passage la critique des schèmes arborescents dominants qui se sont développés sur les bases d’une conception pyramidale des organisations militantes.

Une des spécificités de la communication sur réseau est ainsi de mettre en lien des personnes qui appartiennent à des espaces sociaux (et géographiques) dissemblables mais connectés à des ensembles techniques identiques. L’Internet créé alors, selon les termes de Nicolas Dodier, une espèce de solidarité technique, c'est-à-dire une "forme de liens entre les êtres créée par le fonctionnement des ensembles techniques " qui conduit au réagencement des modalités du concernement et des cadres de l’engagement. Les "nouveaux" réseaux de communication télématiques ouvrent au sein du collectif des abonnés de nouvelles potentialités relationnelles au sein desquelles peuvent se tisser ponctuellement des alliances débordant le seul plan des communautés militantes organisées. Sites web, courrier électronique et listes de diffusion augmentent ainsi la capacité des internautes-(militants) à s’insérer au sein de nouveaux projets, constituant l'un des signes les plus probants de leur efficacité. La médiation télématique renforce en fait les occasions de préparation avec d'autres internautes de projets dont la réalisation les conduira parfois à se rencontrer.

Le point commun des néo-militants exemplaires est leur capacité à se mouvoir sans se laisser arrêter par les frontières, faisant s'étendre au mieux le réseau militant. Les liens les plus recherchés sont à cet égard ceux qui autorisent le franchissement d’espaces au sein desquels les connexions étaient peu développées. Il existe donc de facto différentes modalités de connexions dépendant foncièrement du type de distance qui s'avère comblée entre les éléments mis en contact (Ronald Burt parle à cet égard de trous structuraux ). Cette distance peut d’abord relever, comme nous l’avons vu, d'un éloignement spatial et géographique, chaque fois que l'on se coordonne avec des êtres éloignés dans l'espace. Les trous structuraux peuvent aussi être de nature temporelle. Dans ce cas de figure, la médiation mise en œuvre a pour objectif de réactiver ou d'éviter la délitescence de connexions anciennes convoquées lors de projets passés, actuellement en sommeil, mais dont on suppose l'intérêt d'un réveil. Les projets militants de la "nouvelle" critique sociale peuvent être d'ailleurs décrits, à cette aune, comme des fragments de réseaux temporairement (parfois continuellement) activés permettant d'initialiser des contacts, qui, mis en sommeil pourront toutefois rester disponibles en d'autres occasions. Enfin, la distance dont la suppression est particulièrement recherchée est celle qui maintient éloignés les acteurs appartenant à des champs d'exercice sociaux ou institutionnels dissemblables et dont les échanges et l'organisation de projets en commun sont, de ce fait, limités voire impossibles. Selon nos observations, le recours à l'Internet facilite donc bien l'établissement de ces passages inédits entre acteurs éloignés, jusque﷓là séparés par des frontières les isolant les uns des autres. Il permet a priori de rendre plus probable la connexion d’espaces jusque là dépourvus de liens (entre militants et non-militants par exemple).

Le recours aux réseaux télématiques rentre ainsi en résonance avec certaines caractéristiques du néo-militantisme que sont l’individuation des formes d'engagement et la volonté de s'associer en toute indépendance. Il permet une implication personnelle limitée, souple, facilement maîtrisable et circonstanciée, dont la suspension momentanée ou définitive n’engendre qu’un faible coût de sortie. Il autorise surtout l’enrôlement de personnes qui n’auraient pu trouver leur place dans le fonctionnement des groupements tels que ceux du militantisme traditionnel. Les rapports entre les militants s'effectuent ainsi de moins en moins à partir d'un sens hérité, c'est-à-dire en fonction d'un enracinement en rapport à une identité ou à un territoire, mais selon un mode électif fondé sur une modalité de partage communautaire non﷓territoriale ou a﷓territoriale susceptible de s'exprimer via l'Internet. Si les réseaux télématiques sont utilisés par les néo-militants dans l’intention d’exposer largement leurs positions, ils sont donc aussi parfois convoqués pour constituer des réseaux de recrutement. Le courrier électronique sert notamment à activer des réseaux d’interconnaissance constitués d’individus et d’organisations dont la convocation dépendra en dernière instance de leur motivation à participer. L’on sait depuis Mancur Olson et son analyse du paradoxe de l’action collective que l’actualisation du capital de sympathie lié à une revendication en forces protestataires effectives, tient pour beaucoup à des logiques individuelles éminemment subjectives, par rapport auxquelles l’on voit assez mal en quoi la dynamique du réseau des réseaux pourrait être déterminante, voire décisive. Contrairement aux observations minutieuses effectuées par Sylvie Ollitrault sur le répertoire d'action des militants écologistes britanniques, qui lui permettent d'affirmer que l’Internet tend bien, de ce point de vue, à renforcer les formes d'activisme individualisé , nos résultats ne nous autorisent, pour le coup, qu'à souligner l'existence effective de tels phénomènes mais ne nous permettent pas de conclure à la déliquescence du Nous militant. Même si la participation ponctuelle et limitée s'avère de facto plus commode, il semble qu'il faille lire cette évolution comme une extension des cadres originels de mobilisation dont le but est d'attirer opportunément le soutien d'internautes et non comme une remise en cause sévère des sociabilités militantes de terrain. Certes, l'occasion de la participation par la mise en ligne de l'information militante, nécessite un moindre droit d'entrée pour les internautes (être abonné à une liste de diffusion et/ou aller visiter certains sites web) ; mais la participation elle-même peut avoir un coût de présence pouvant être ressenti comme particulièrement élevé si elle ne peut s'effectuer uniquement à l'aide d'une médiation technique à distance. Le recours à l’Internet ne permet donc en réalité qu’un affaiblissement partiel des barrières à la participation.

Les thèses d'Anthony Oberschall, pour qui la mobilisation pour l’action consiste à recruter des groupes d'acteurs déjà organisés et actifs, et non à solliciter des individus plus ou moins isolés ne peuvent être ici totalement remises en cause. Si l'élargissement de l'engagement à des individus autres que ceux habituellement attirés par l'action militante est une réalité reconnue en certaines occasions, il ne saurait toutefois constituer un attribut singulier résultant mécaniquement des pratiques de communication en ligne. L'Internet ne semble encore permettre une mobilisation présencielle véritablement avérée que chez les individus déjà impliqués dans des activités militantes de terrain. La question de l’action en commun se pose toujours de façon circonstancielle et ne se substitue jamais totalement à celle de l’appartenance, dont la permanence montre notamment la prégnance de la critique sociale classique. Même si les communautés pertinentes pour l’action ne répondent plus forcément au principe d’intégration préalable des militants dans une structure (ces derniers étant capables de créer leurs propres réseaux d'action collective), l’on ne peut toutefois que souligner à la suite de Denis Segrestin, qu’il y a rarement mobilisation sans collectivités concrètes de référence préalablement constituées. Par conséquence, la réussite d'une action est, au moins partiellement, subordonnée à la valorisation d'un Nous de nature non digitale. Les vecteurs classiques de la socialisation restent ainsi fort prégnants et ce sont eux qui déterminent encore bien souvent la mobilisation présencielle.

Listes de diffusion, flux d’information et débats en ligne

Une des qualités centrales attendue des militants de la "nouvelle" critique sociale est la capacité à développer des liens, à entrer en relation avec d'autres militants, d'autres organisations, à s'engager dans d'autres projets et à s'insérer au sein d'environnements sociotechniques divers. L’engagement distancié pose donc le principe d'adaptabilité comme régime principal d'action. Il considére qu'il s'agit là d'une qualité essentielle dans l'optique d'avoir à tirer profit et intérêt de toute opportunité susceptible de servir la réussite du dessein contestataire. À cet égard, l’une des activités dominantes du néo-militant est d'assurer la circulation de l'information, condition nécessaire de cette flexibilité tant recherchée. Les appuis conventionnels de la transmission d'information intègrent alors de nombreux objets, supports et dispositifs (ressources et mémoires externes) facilitant les conduites de coordination dont les réseaux télématiques font bien évidemment partie. En tant qu'élément conventionnel contribuant au partage et à la distribution de données fort variées, l'Internet se présente lui-même comme un actant à part entière, autorisant (mais ne déterminant pas) la constitution d'un nouveau terrain de transaction et de mise en relation (inscription dans un réseau) des différentes sphères de production de l'information et de leurs classes d'acteurs respectives.

L'observation des pratiques militantes de communication sur réseaux révèle ainsi l'émergence d'une nouvelle classe d'intermédiaires, constituée de militants-médiateurs fortement investis dans des opérations de propagation de l'information. Les interfaces d'échanges et plus particulièrement les listes de diffusion sont alors le lieu privilégié où se révèlent ces nouveaux intercesseurs dont le rôle essentiel est de transmettre, de rapporter, de créer et/ou de commenter des informations variées, supposées servir d'une façon ou d'une autre les luttes en cours L'objectif principal de ces médiateurs est donc de faire partager aux communautés militantes des données dont il sont les détenteurs sans toutefois en être nécessairement les auteurs. Avant tout courtiers en information, ils peuvent également se livrer à différentes opérations de mise en forme (résumés, synthèses, analyses, etc.) et développent, souvent à leur insu, des capacités d'intéressement pouvant attirer l'attention de nombreux autres internautes qui vont actualiser, réinvestir et utiliser les données transmises .

Si les processus de transmission, de partage et d'ordonnancement de l'information sont des procédures valorisées par les acteurs de la "nouvelle" critique sociale, il en va tout autrement des conduites bavardes (interventions non ou mal ciblées, palabres expressives et egocentrées, digressions, conversations identitaires) ou polémiques (confrontations d'idées, altercations, attaques personnelles). Les militants-internautes les considèrent comme inutiles et contre-productives au regard de la fonction pratique qu'ils attribuent au réseau des réseaux et plus particulièrement aux listes de diffusion publiques. Les débats et disputes ne sont donc finalement tolérés que ponctuellement (sur les listes de diffusion privées réservées aux communautés militantes constituées qui les ont mises en place) et seulement dans la mesure où ils relèvent d'une démarche visant à faciliter l'expression de controverses internes et temporaires entre membres d'une même "tribu". L'usage généralisé et non discuté des listes de diffusion publiques (ouvertes à tous et trompeusement rebaptisées parfois "liste de discussion") n'est donc pas anodin. Il souligne la volonté d'imposer avec l'aide de la technique, des règles d'usages bridant l'expression conflictuelle des idées et opinions au profit d'interactions diffuses non focalisées, i.e. réappropriables par le plus grand nombre. Les formats d'activité liés à l'usage public du courrier électronique sont alors surtout stabilisés autour de la production d'information et de sa diffusion.

Ce qui est apparemment rejeté par les militants de la "nouvelle" critique sociale c'est donc l'ensemble des pratiques électroniques qui tendraient à favoriser les divergences, freineraient la transmission de l'information et attenteraient finalement aux impératifs d'utilité et de fluidité profilant l'archétype du militantisme fonctionnel. Ce que dénoncent les néo-militants dans la tenue de débats en ligne c'est donc leur supposé pouvoir de nuisance sur l'intérêt et la confiance des militants-internautes envers les structures tant digitales que "réelles" auxquelles ils participent. Ils dénoncent également la vacuité des polémiques qui ne permettent pas, in fine, de dégager dans le cours des débats électroniques un "consensus" des participants, seul susceptible, à leurs yeux, de faire la preuve du caractère profitable de ces dernières. L'inaptitude d'un bon nombre des contributeurs à ordonner leurs discours, la faiblesse structurelle de leur démonstration ainsi que leur difficulté à mettre en avant de réels arguments, entraînent la plupart du temps une absence de capacité à conclure de façon publique.

Comme le notent Valérie Beaudouin et Julia Velkovska : "La focalisation d'une interaction, le passage d'une relation à plusieurs à une relation duelle, s'accompagnent d'un changement de support de communication ou d'une utilisation parallèle de plusieurs supports. " Beaucoup des débats entamés ou des demandes de renseignements effectuées en ligne se déportent ainsi vers la sphère du privé et se terminent selon un mode d'échange de type interpersonnel, de nature électronique ou même téléphonique. Les interactions publiques et focalisées, c'est-à-dire précisément ciblées mais portées en même temps à la lecture des abonnés, sont d'ailleurs perçues par les militants-internautes comme des actes intrusifs répréhensibles parce qu'ils entravent une compréhension immédiate des contributions. Chaque message doit être une entité autonome et close sur elle-même qui idéalement ne doit pas faire référence à des éléments discursifs dont le lecteur ne pourrait disposer instantanément. Les militants-internautes défendent à cet égard une conception immanente du sens.

Face à cette résistance de fait, interdisant l'émergence du produit des discussions et des arbitrages, les débats en ligne sont déconsidérés et envisagés comme une forme de glose stérile et vaine, le plus souvent produite en pure perte. C'est ainsi que le comité d'organisation des Marches Européennes, après avoir mis en service durant un temps, une liste de discussion dont le script permettait à chacun des abonnés de poster ses propres messages, s'est octroyé le droit de retirer cette offre afin de pouvoir garder un certain contrôle sur le contenu des données et écarter les contributions parasites suspectées de couvrir les interventions majeures émanant, elles, des organisateurs. La volonté de maîtrise des flux d'information et le déni de l'examen contradictoire des opinions révélent en fait l’attachement de certains militants à un mode d’engagement plus classique qui fixe encore les normes essentielles de l’organisation du dispositif contestataire. Les possibilités offertes par l'Internet de sortir des temporalités instituées et des scènes légitimes habituelles pour investir de nouveaux espaces d'expression où se déplaceraient les discussions délibératives sont ainsi envisagées avec méfiance par les militants-internautes. Sous l'apparence d'un examen se faisant depuis de nouvelles formes d’engagement, ils manifesteraient en fait une difficulté à débattre en dehors de l'habituelle co-présence physique, caractéristique des échanges encadrés du militantisme traditionnel.

Le travers réprouvé de la suractivité digitale serait aussi une façon détournée de condamner l'opportunité d'une prise de parole libérée au maximum des contingences extérieures. De facto, les listes de diffusion peuvent être effectivement décrites comme des scènes d’apparition, mais elles ne se présentent cependant pas comme de nouveaux lieux de formation du consensus où sont délibérées des questions politiques ou pragmatiques par une confrontation publique d'arguments. Il n'est donc pas étonnant de constater que les dispositifs de communication sur réseaux tels IRC ou ICQ qui faciliteraient a priori la manifestation d’un dialogue et d'une parole polémique, sont in fine très peu fréquentés par les acteurs de la "nouvelle" critique sociale.

Une valorisation de la prise de parole individuelle ?

Le modèle d'usage que décrivent les réseaux télématiques offre pourtant en certaines occasions les bases matérielles d'une remise en cause partielle de l’exercice de l’autorité et des valeurs collectives de référence. L'utilisation du courrier électronique et notamment des listes de diffusion rend possible une redistribution de la prise de parole et plus généralement de la participation. Elle vise à l'amoindrissement des processus de délégation au profit d'une expression militante libre, publique, directe et transversale qui se visibilise sur des espaces de communication dégagés de toute censure a priori.

Le recours à la médiation télématique permettrait alors d'instituer de nouveaux rapports entre la base et le sommet, fondés sur l'existence d'échanges horizontaux s'instituant hors cadre hiérarchique et empruntant à la structure neuronale des réseaux. L'énonciation individuelle qui est, de fait, la forme discursive électronique la plus répandue, se présente comme un des éléments symptomatiques de l'émergence de ce que Jacques Ion nomme l'acteur individu concret qui refuse la délégation de la parole de soi. La grande majorité des messages envoyés aux listes de diffusion se caractérisent en effet par leur caractère individuel et témoignent aussi parfois d'une défiance affichée à l'égard de la parole d'organisation, considérée comme le déni d'un fonctionnement collectif qui se voudrait le plus horizontal possible. Conformément aux dynamiques de l’engagement distancié qui s’incarnent dans ces dispositifs de communication sur réseaux, l’expression individuelle, singulière et multiple devient donc le régime général d’intervention et la condition d’élaboration de celle, plus vaste, du collectif, qui se construit en partie sous les yeux des contributeurs.

Sur les interfaces privées dont l’usage est réservé à des communautés militantes constituées, les divergences de points de vue, la polémique ou le "parler vrai", sont nettement plus présents et tolérés que sur les listes de diffusion publiques. Ce qui est formulé au nom du collectif apparaît davantage comme une réappropriation de la parole par des énonciateurs individuels. Autonomie, singularité et initiatives personnelles émergent donc bien concrètement en certaines occasions au sein des flux digitaux hétérogènes qui contrastent avec la relative fixité de ce qu'est ou pourrait être la voix officielle d'une organisation, supposée ne pas être souillée de considérations personnelles. Les contributions des listes de diffusion sont ainsi, la plupart du temps, d'abord les expressions personnelles des internautes avant d'être des témoignages d'adhérents engagés au sein d’un groupement, fut-il en ligne.

L'usage du courrier électronique favorise ainsi l'énonciation individuelle, une expression non achevée et révisable à tout moment qui tend à aller dans le sens d'une modification du statut de la parole et de la délibération collective. Cette tendance à la distanciation vis-à-vis des structures se lit également dans les interpellations ponctuelles des porte-parole organiques et autres responsables associatifs, syndicaux ou politiques. Ce sont les mécanismes de délégation et de représentation qui sont alors dénoncés. La valorisation d'une expression plurielle susceptible de rendre compte au mieux des tendances minoritaires ne pouvant être le monopole des dirigeants, passe ainsi par la volonté d'une critique de la parole officielle qui voudrait être systématique, mais qui de facto ne l'est pas. Quand celle-ci prend forme concrètement, elle ne manque jamais de souligner la nécessité fantasmée et exprimée par la base, de négociations plus collégiales et plus transparentes, c'est-à-dire plus démocratiques.

En s'appuyant sur les travaux menés par Albert Hirschman , il est possible d'envisager l'interpellation des délégués comme la traduction digitale d'une des trois modalités possibles de l'expression du mécontentement des contributeurs à l'égard des positions et/ou du fonctionnement d'un groupe militant. La dénonciation d'un état de fait insatisfaisant s'effectue d'après Hirschman selon trois orientations : la défection (exit), la prise de parole (voice) ou la loyauté (loyalty). La voie de la défection est empruntée par les individus qui considèrent que la défaillance de l'organisation est telle, qu'ils n'ont d'autre option que de se désolidariser de cette dernière en la désertant (momentanément ou définitivement). Généralement silencieuse car s'exprimant prioritairement sur le mode de l'absence (désertion des rendez-vous militants, non renouvellement de l'adhésion, etc.), la défection peut se faire plus bruyante, passer par une phase préalable en endossant les atours de la justification écrite pour se rapprocher ainsi fortement de la prise de parole . Supportée par les technologies de l'Internet, l'insatisfaction à l'égard des structures de la critique sociale tendrait donc à s'inscrire davantage dans un registre protestataire où la prise de parole dénonciatrice aurait tendance à être portée sur la place publique (il s’agit là, surtout d’interventions effectuées sur des listes de diffusion privées), c'est-à-dire mise à disposition d'un cercle élargi de militants-internautes. D'autre part, ce type de critique peut être, sur les listes de diffusion publiques, également pris en charge par des internautes non militants mais susceptibles d'intervenir sur le strict plan des idées. Leurs points de vue se visibilisant au sein d'un espace égalitaire pourraient alors bénéficier d'une attention de la part de militants également internautes. L'émergence d'une parole contestataire individuelle pouvant se lire comme le symptôme d’une montée en puissance des processus d'individuation n’assure cependant pas que cette dernière soit prise en compte par les instances mises en cause.

Troisième attitude envisageable face à une situation de réprobation des actes ou des positions militantes exprimées par un groupement dont on se sent proche ou auquel on adhère, la loyauté entend décrire un comportement de résignation. Les orientations de l'organisation sont alors acceptées au prétexte d'un intérêt supérieur commun à respecter qui transcende les désaccords par ailleurs constatés. Le sentiment de fidélité reste plus fort que la volonté de prendre ses distances avec les orientations du groupement militant ne correspondant pourtant plus (au moins provisoirement) aux attentes personnelles du sympathisant, de l’adhérent ou du responsable mécontent. Cette acceptation de l'affaiblissement des vertus de l'engagement sous l'égide d'une bannière particulière peut alors se manifester sur le réseau des réseaux par une baisse de régime des militants-internautes les plus actifs. Ceux-ci vont s'auto-censurer et préférer ne plus rendre compte d'informations dont ils auraient été habituellement les pourvoyeurs. Comme pour la défection, les technologies de l'Internet offrant l'occasion de se justifier à moindre coût, le régime de loyauté tend également à effectuer un détour liminaire par la prise de parole qui devient en quelque sorte un prologue aux différentes déclinaisons possibles du mécontentent.

Activité en ligne et cyberactivisme

La plupart des internautes qui consacrent en moyenne au moins deux heures de leur temps quotidien à des activités militantes liées directement à l'Internet (nous les qualifierons de cyberactivistes), sont également des militants de terrain relativement actifs, sinon des entrepreneurs de mobilisation. Parmi les utilisateurs passifs des listes de diffusion et ceux qui s'investissent peu sur les réseaux télématiques en terme de temps, l’on trouve en revanche une proportion importante de non-militants et de militants dont les relations avec le terrain sont distendues. L'importance du temps consacré journellement aux pratiques de l'Internet pourrait ainsi se présenter comme un indice révélateur du degré d'implication, à ceci près que tous les militants actifs et autres entrepreneurs de mobilisation ne sont bien évidemment pas tous présents sur les réseaux télématiques. L'ensemble des cyberactivistes que nous avons été amenés à rencontrer se définissent donc tous comme des militants actifs et sont d'ailleurs reconnus comme tels, sans exception, par les militants qu'ils côtoient par ailleurs. Ils prennent tous part, au moins occasionnellement, à des activités militantes traditionnelles. Ils restent proches du terrain et ont également pour caractéristique d'être fortement investis dans des activités sur réseaux. Cela témoigne de leur forte acculturation aux services en ligne et particularise une partie de leur(s) engagement(s) qui découle(nt) directement de ces compétences personnelles mobilisées à des fins militantes. Ils cumulent ainsi, en quelque sorte, légitimité technique et légitimité militante. La création et l'entretien de sites web ou la mise en place d'interfaces de courrier électronique s'avèrent quasi systématiquement le résultat d'initiatives personnelles ou de celles d'une équipe restreinte de militants actifs fortement sensibilisés à l'outil. Dans certains cas, ils s'en servent déjà de manière soutenue dans un cadre personnel ou professionnel. Ils sont habitués à la manipulation des outils informatiques et possèdent une culture technique relativement importante à laquelle vient s'ajouter parfois une première expérience de création ou de participation à diverses instances médiatiques (BBS, services télématiques, radio, journalisme, édition). Ces usagers innovateurs peuvent d’ailleurs être ainsi considérés comme les véritables concepteurs-prescripteurs du passage à l'Internet. Ce sont eux qui définissent les éléments techniques minimums qui vont composer un script et anticiper sur la façon dont les "usagers" vont pouvoir se servir du dispositif. Ce sont eux qui effectuent le programme d'action et sa distribution et qui engagent donc une représentation de ce que sont, peuvent et veulent les militants utilisateurs du dispositif. La légitimité des cyberactivistes ne s’acquiert en conséquence qu’à la condition préalable d’un positionnement déjà solide au sein de réseaux militants car c’est cette connaissance du milieu qui leur permet alors de proposer une configuration technique utile à l’action militante. Seuls sont véritablement estimés les militants-internautes dont les contributions fonctionnelles sont reconnues comme importantes au regard de l'efficace militante recherchée.

Loin d'être vécu comme un militantisme "en fauteuil" qui ne serait qu'un simulacre ou une déréalisation de l'engagement, l'activité sur (ou pour le) réseau peut cependant réellement participer d'une expérience authentique . Elle est notamment susceptible d’apporter des biens sélectifs notoires aux cyberactivistes, tels que l’obtention de postes, d’emplois ou de fonctions spécifiques. Le travail en ligne est alors en prise directe avec la dynamique du réseau technique qui joue un rôle déterminant dans l'élaboration de nouvelles formes de sociabilité plus ponctuelles et plus lâches, se situant au cœur de la rencontre de la technique et du social. L’Internet offre, de ce point de vue, l’opportunité d’un engagement marqué du sceau de la flexibilité et dégagé des contraintes d’un militantisme "sous tutelle".

Les postulats de l’action de l’engagement distancié dénoncent en principe "le sacrifice de la vie privée sur l'autel de la cause ". L’implication personnelle des militants de la "nouvelle" critique sociale tend à être effectivement de moins en moins régie par des pratiques planifiées par des institutions hiérarchiques. Elle convoque davantage des modalités de participation plus mesurées réconciliant selon les termes d’Albert Hirschman, bonheur privé et action publique . Vie militante et vie privée se définissent alors théoriquement de façon plus dissociée et "les lieux et temps des groupements deviennent de moins en moins des lieux centraux de l'ensemble des pratiques de leurs membres. (...) Plus généralement, le cercle de sociabilité se confond de moins en moins avec le cercle du groupement. " La remise de soi et l’annexion de la vie privée par l’engagement militant apparaissent comme des figures dépassées qui ne correspondent plus à l’évolution des rapports entre le Nous et les Je.

De ce point de vue, l’usage de l’Internet offre également la possibilité d’une régulation des activités militantes allant dans le sens d’une dissociation des relations entre vie privée, vie professionnelle et vie militante. L’automatisation de certaines tâches répétitives et routinières, tels que les envois en nombre, autorise en effet l’obtention d’un gain de temps et libère le militant de charges particulièrement contraignantes. Pour certains néo-militants, le recours au réseau des réseaux autorise donc le maintien d’un niveau d’action conséquent tout en conciliant à moindre frais différentes sphères d’activité. Si certains militants s'efforcent de maintenir autant que faire se peut (quand les trois sphères d'activité ne se confondent pas, au moins en partie), une séparation stricte entre leurs occupations militantes, leur vie privée et leurs pratiques professionnelles, cette différenciation désirée des temporalités, voire des espaces d'activité tend cependant dans certains cas à s’estomper. La possibilité de désynchroniser les implications de chacun permet effectivement la réorganisation des temporalités du néo-militantisme dans une optique d’efficacité tout en répondant à la volonté des acteurs d’instaurer une démarcation plus nette que par le passé entre vie privée et engagement militant. Toutefois le gain de flexibilité obtenu peut également se traduire par un chevauchement des sphères privée, professionnelle et militante. Ainsi, certains militants-internautes n'hésiteront pas à segmenter leur "engagement digital" en essayant de répartir au mieux leur investissement en temps. Ils se dégageront alors tout au long de la journée des plages de liberté qu'ils consacreront à leurs activités militantes au sein d’espaces-temps privés et/ou professionnels.

Au surplus, s'occuper de maintenance informatique, de la mise à jour d'un site web, créer du contenu, administrer une ou plusieurs listes de diffusion (cyberactiviste concepteur) ou bien se contenter d'utiliser l'Internet à des fins de correspondance : veiller des listes de diffusion, envoyer des messages, relayer l'information (cyberactiviste utilisateur), nécessite souvent d'allouer à ces activités un budget temps pouvant s'avérer des plus conséquents. Certains militants affirment y passer jusqu'à huit heures par jour. Le recours à l'Internet conduit donc parfois le militant à assumer une charge de travail supplémentaire venant s'ajouter et non se substituer aux contraintes de temps antérieures. L'insertion au quotidien de ces nouvelles activités vient grever les emplois du temps des cyberactivistes et empiéter sur leur temps de travail et/ou leur temps libre. Comme nous le font remarquer Philippe Mallein et Yves Toussaint, les technologies de l'information et de la communication, et notamment les messageries télématiques, "s'inscrivent dans un mouvement global de remise en cause des frontières entre espace privé - le foyer - et espace public, entre vie professionnelle et vie familiale. ". Ce brouillage des différentes sphères du social n'est donc pas un phénomène nouveau et nous savions déjà que les pratiques de communication sur réseaux tendent effectivement à faire émerger une nouvelle spacialisation de l’action ainsi qu'une nouvelle structuration du temps.

Contrairement aux observations effectuées par Josiane Jouët sur la sociabilité télématique , les sociabilités militantes en ligne que nous avons observées se trouvent en quelque sorte bridées par les relations militantes ordinaires. Si elles se visibilisent effectivement dans l'espace de la médiation technique des messageries et du courrier électronique, elles restent néanmoins sous la tutelle d'un registre sociabilitaire qui relève des échanges coutumiers du néo-militantisme : "Le lien électronique est [ainsi] évalué à l’aune du lien social traditionnel qui demeure la valeur de référence. " Les listes de diffusion telles que Z_pajol, Ac_forum, Conflits_l ou encore Antenneassedic constituent bien des espaces militants d'échange et de rencontre où s'expriment, se négocient et s'actualisent des affiliations centrées sur la critique sociale, permettant même à quelques-unes d'entre elles de trouver une certaine permanence, mais il serait toutefois abusif d'y voir la marque d'une prégnance forte de la médiation technique.

Les réseaux télématiques ne suffisent pas à créer des réseaux sociaux véritablement inédits mais permettent plus sûrement de renforcer ceux sur lesquels ils s'appuient pour exister. À de rares exceptions près, les communautés qui se dessinent à travers les échanges électroniques sont des projections fragmentaires et focalisées de communautés militantes qui ont déjà une existence sur le terrain. Les pratiques de communication sur réseaux ne peuvent donc être considérées comme des points de passage obligés de l'expression militante qui s'affirme au sein de bien d'autres espaces. Elles ne sauraient être prépondérantes dans la définition et le formatage des interactions sociales. L'on ne peut ainsi prétendre mettre en avant un lien social à proprement parler digital, c'est-à-dire plus particulièrement empreint par les scripts des technologies numériques. Il est clair que les échanges en ligne n'ont de facto de valeur et ne se justifient aux yeux des militants que dans la mesure où ils s'articulent de façon forte aux réalités de la critique sociale. Les jeux communicationnels, les contributions dont les références au terrain ne sont pas explicites, ainsi que les interventions anonymes et les usages de pseudonymes font par exemple partie des pratiques peu appréciées, voire dénoncées dans la mesure où elles n'offrent pas les garanties d'une expression électronique authentiquement liée à une activité militante. L'hypothèse qu'avance Philippe Hert dans le cas des communautés scientifiques en ligne quant à la présence d'une écriture "quasi orale" mise en œuvre de façon réfléchie par des messageurs cherchant à retrouver la capacité de lien de la parole et faire ainsi exister un sentiment communautaire ne saurait être ici reprise. L'identité discursive des intervenants se négocie non en fonction de la forme du discours produit, parfois très académique, mais à partir d'une catégorisation des acteurs en référence à leur terrain d'action. Contrairement également aux conclusions de Danièle Kergoat sur les pratiques télématiques liées aux luttes infirmières de la fin des années 80, l’usage de l’Internet ne se présente pas comme un moyen par lequel le mouvement social se concrétise en sujet collectif. Les contributions en ligne viennent quasiment toujours se greffer sur des identités sociales préexistantes qui les prédisposent à une certaine réception. Les formes de militantisme exprimées sur l'Internet ne se constituent donc pas directement à partir des réseaux télématiques, mais bien en référence à la force du social qui investit la technique et imprime une homologie structurelle aux liens qui se tissent entre les réseaux sociaux militants et les réseaux télématiques.

Une appréhension utilitariste des agencements techniques

Au sein du cadre d'exercice que constitue l’engagement distancié, la personnalisation de l'activité digitale se présente donc moins comme l'occasion pour l'utilisateur de faire montre de sa maîtrise de la technique que comme épreuve effective tendant à prouver son identité, ses compétences et ses aptitudes militantes. Sauf exception, les technologies de l'Internet sont donc essentiellement appréhendées par les acteurs de l'engagement distancié dans une perspective instrumentale. Cette vision rudimentaire des technologies de l'Internet qui suppose in fine la neutralité des médiations techniques est très répandue chez les militants de la "nouvelle" critique sociale. Elle n'exprime, en ce cas, pas autre chose qu'une indifférence prononcée aux outils et aux objets techniques dont les effets ne se mesureraient qu'à l'aune des usages, positifs ou non, qu'ils en font ou seraient susceptibles d'en faire. La "performance" technique n'apparaît donc légitime que dans la mesure où elle est dictée et justifiée par une nécessité de nature militante. Les militants-internautes ont ainsi, pour la plupart, une approche strictement fonctionnelle de l'Internet. Rares sont ceux qui s’intéressent à la technique en tant qu’objet de savoir et acquièrent des notions théoriques allant au-delà d'une compréhension primaire des scripts du dispositif (s'abonner/se désabonner à une liste de diffusion, envoyer un message en "copie cachée", joindre un fichier attaché, etc.).

En conséquence, la logique de l'outil, entendue comme part irréductible de conditionnement non mécanique de la technique, n'est absolument pas présente à l'esprit des militants. Appréhendant les objets techniques sous l'angle exclusif de leurs usages, ils considèrent ceux-ci comme de vulgaires ustensiles inertes, qui, sans la médiation et la force des "logiques sociales" s'en emparant ne seraient finalement porteurs d'aucune prescription. Il semble d'ailleurs que cette idée tende tout particulièrement à se présenter sous couvert de l'évidence en ce qui concerne les réseaux télématiques qui à raison, apparaissent comme particulièrement plastiques et accommodables aux volontés des utilisateurs. Pour le dire avec les mots de Simondon, le mode d'existence des objets techniques reste un impensé (un oubli volontaire ?) des néo-militants. Comme si le fait de faire jouer un rôle à la technique et la considérer comme un élément susceptible d'être structurant, était finalement synonyme de négation du social et du politique. Considérer l'Internet comme neutre a priori cache de ce point de vue une forme d'idéalisme à l'égard de l'engagement militant lui-même, une illusion narcissique qui fait de la conflictualité sociale et de son efficace la mesure de toute chose. Cette espèce d'humanisme aveugle à la logique des outils se double alors, en certaines occasions, d'allégations performatives sur la maîtrise de le technique qui serait naturellement appropriable puisque étant le simple prolongement machinique du social, une projection de l'omnipotence de l'utilisateur sur un objet facilement orientable.

Ce sévère malentendu dissociant la sphère du technique de celle du politique sert aussi de caution "idéologique" au manque d'acculturation technique de la majorité des militants. L'on peut d'ailleurs penser que ce déficit de culture technique nourrit, explique et aggrave en partie ce Grand Partage, qui fournit rétroactivement aux acteurs de la critique sociale, selon les modalités d'une raison circulaire, un motif peut-être suffisant pour ne pas s’empresser de combler leurs lacunes en la matière. À l'image de "l'usage du Minitel qui marque une première étape dans l'acquisition de la nouvelle culture technique ", l’on aurait pu penser que la pratique du traitement de texte, aujourd'hui relativement bien répandue au sein de la sphère militante, aurait pu constituer une première alphabétisation informatique conduisant plus facilement à la pratique de l'Internet. Il n’en est rien. Si une bonne part des militants de base savent utiliser un ordinateur, manipulent de temps à autre des solutions logicielles de traitement de texte et savent donc à peu près taper un texte, ils savent plus rarement le mettre correctement en page, le copier, le déplacer, le mettre en mémoire ou l'imprimer. Le travail de frappe effectué est dans ces conditions rarement utilisable en l'état. Or, s'il demande à être corrigé, la perte de temps que cela entraîne fait que la démarche s'inscrit en faux contre le principal attendu de l'usage de l'informatique, à savoir un gain d'efficience.

L'utilisation des ordinateurs et a fortiori de l'Internet sont donc des pratiques qui de facto échoient de "droit" à une certaine catégorie de militants (responsables, salariés, experts, entrepreneurs de mobilisation), qui font valoir des prérogatives dues à leur capital culturel et sont amenés à revendiquer au nom du rendement, une utilisation rationnelle et réservée des technologies de l'information et de la communication (l'usage du téléphone - et du fax - est également parfois soumis à condition). Les individus disposant de peu d'instruction n'ont ainsi que peu de chances de profiter au cours de leur engagement militant d'une formation "sur le tas" aux outils informatiques et télématiques. Décrivant les catégories d'adhérents de l'engagement distancié, Jacques Ion affirme d'ailleurs : "Les couches techniciennes et intellectuelles s'avèrent souvent plus à même de manifester des compétences spécifiques dans l'exercice de leur engagement ; inversement, des bénévoles sans ressources techniques se trouvent de fait chassés de groupements quand le fonctionnement de ceux-ci requièrent - y compris dans les organisations caritatives - davantage de qualifications techniques que de présence bénévole. " Cette exclusion que l'on justifie au sein de la "nouvelle" critique sociale par la nécessité d'une optimisation des moyens à mettre en œuvre est toutefois dénoncée et critiquée par certains militants. À partir d'autres références normatives, telles que celles de l’engagement traditionnel, cette marginalisation d'une frange parfois importante de militants apparaît tout simplement comme un déni de justice allant à l'encontre des règles de base de l'être-ensemble militant. L’importance accordée à ces "spécialistes" coupés de la "vraie" vie militante apparaît alors foncièrement illégitime.

Le fait de pouvoir agir à distance en s’appuyant sur des dispositifs techniques est assimilable, pour certains militants, à un processus de délégation injustifiée, proche de l’usurpation ou du détournement d’autorité. L’usage de l’Internet s’opposerait finalement au principe authentique de l’action en présence. Les signes extérieurs de l’aide directe sont effectivement plus facilement repérables et permettent de façon bien plus évidente de statuer sur l’utilité de l’action engagée. Parce qu’il est difficile pour un militant non initié aux technologies de l’Internet d’évaluer concrètement les activités en ligne d’un militant-internaute, il les suspectera plus aisément de ne pas convenir aux formes et aux principes de jugement au sein desquels s’enracinent généralement ses propres actions. L’on sait notamment que plus le militant est socialement ou relationnellement démuni, plus son engagement protestataire sera lié à la recherche d’un encadrement affectif dont la dynamique ne présente a priori que peu de similitude avec les logiques d’action rationnelles des militants-internautes. La critique de l’usage des outils informatiques et télématiques témoigne en fait, la plupart du temps, de la présence au sein du groupement militant de niches, c’est-à-dire de noyaux d’individus qui perpétuent selon l’expression de Jacques Ion, de petits Nous privés fondés sur des mécanismes de réassurance identitaire. Structurés sur des valeurs sociabilitaires et affectives, ils se rapprochent en certaines occasions des modes de participation communautaire des formes d’engagement plus classiques.

L'engagement de militants dans un ethos de la virtualité (l'activité technique comme épreuve de connaissance de soi et forçant également à la reconnaissance des autres ) est toutefois présent chez certains internautes-militants pour qui l'Internet revêt effectivement une valeur d’usage qui leur permet de s'accomplir, non seulement en tant que militants mais aussi en tant qu’utilisateur. La pratique des réseaux répond alors à une "démarche dictée par le primat de l’initiative personnelle, de la production individuelle, voire de la créativité ". Les arènes des habiletés techniques, i.e. les "lieux d'épreuve des capacités de l'individu confronté dans ses actes au fonctionnement des objets techniques et placé au carrefour des jugements d'autrui " sont cependant des espaces peu communs dans la mesure où la pratique in situ des réseaux télématiques s'effectue rarement dans un lieu public susceptible de servir de scène à la mise en valeur de la performance de l'internaute. La pratique de l'Internet est une activité peu démonstrative relevant le plus souvent de la sphère privée et dont les résultats ne sont visibles qu'à partir d'un autre espace que celui de la manipulation. De plus, le produit de ces pratiques télématiques n’est véritablement appréciable que par des individus détenteurs d'un capital technique suffisamment conséquent pour évaluer la difficulté ou l'originalité du travail effectué.

CONCLUSION

Le principe de la médiation sociotechnique pose comme réalité à définir l’interaction réciproque des pratiques sociales et des objets techniques. Il nous invite ainsi à identifier, d’une part, les facteurs sociaux qui alimentent le recours à la médiation des réseaux électroniques, et d’autre part, les facteurs techniques qui contribuent à la mise en œuvre des usages. Nous nourrissions donc ici une double ambition : évaluer la façon dont la technique supporte une forme particulière d'action politique, mais aussi envisager la "part militante" des technologies de l'Internet au sens où elles constituent "des éléments actifs d'organisation des relations des hommes [des militants] entre eux et avec leur environnement. "

Confirmant notre hypothèse générale qui posait les usages militants de l’Internet comme la traduction techno-logique des principes d’action de l’engagement distancié, nous avons effectivement constaté que les technologies de l’Internet actualisent bien certaines des modalités d’engagement caractéristiques de la "nouvelle" critique sociale. Les réseaux télématiques se présentent ainsi comme des investissements de forme réellement adaptés à certains des besoins et des modes d’action des néo-militants. Ils servent d’appuis logistiques, autorisent la création de plates-formes d’échange, constituent des terrains de rencontre et répondent aux exigences d'une coordination qui se voudrait toujours plus flexible. L'usage des technologies de l'Internet vient alors en appui de formes de mobilisation plus individuelles, favorise la prise de parole et étaye certains répertoires d’action spécifiques du néo-militantisme. Particulièrement plastique, l’Internet autorise également une amélioration non négligeable des performances organisationnelles des sujets collectifs de la "nouvelle" critique sociale. Il augmente les capacités fonctionnelles des groupements, dynamise les échanges internes, maintient et renforce les contacts entre militants, compense en certaines occasions une répartition éclatée des acteurs. Les potentialités techniques de l’Internet permettent donc bien d’asseoir la légitimité des militants de la "nouvelle" critique sociale parce qu’elles les rendent potentiellement plus efficaces : disponibles, rapides, réactifs, bien informés... Il est toutefois bon de souligner, c’est là un point important, que cette légitimité des militants-internautes ne peut cependant être uniquement déterminée par leur présence sur des interfaces digitales ou leur aptitude à mettre en œuvre des compétences strictement techniques. Si la maîtrise ou la fréquentation des réseaux télématiques sont de réels atouts, encore faut-il qu’elles soient utilisées à des fins militantes utiles. Est apprécié le militant-internaute qui fait d’abord valoir ses qualités et mérites de militant. Les formes de militantisme qui se présentent sur l’Internet ne s’édifient donc jamais uniquement à partir des réseaux télématiques, mais toujours en contrepoint des logiques sociales qui investissent la technique.

L'Internet participe donc au soutien, à la permanence, à l'extension et même à la création de réseaux sociotechniques (il définit des acteurs, un espace et leurs relations au sein de cet espace) qui alimentent l'investissement civique spécifique au néo-militantisme. Si les signes d’une "militantisation" des dispositifs de communication sur réseaux, entendue comme phénomène d’appropriation technique en rapport direct avec les formats d’action de la "nouvelle" critique sociale sont évidents, les indices de la part prescriptive de la technique sur les relations sociales qu'elle médiatise sont également repérables. La technicisation de l’action militante se lit ainsi d’abord dans la mise en relation de militants avec des internautes dont le seul point commun est d’être reliés au(x) même(s) espace(s) technique(s). Les néo-militants sont souvent multipositionnés et fréquentent d’autres militants eux-mêmes engagés dans de multiples projets (une connectivité confinée à un champ d’activité spécifique). Pour autant, le caractère inédit de la solidarité technique décrit ici un pluralisme maillé étendant le plan des connexions à des individus qui ne sont pas toujours des acteurs de la critique sociale. Le recours aux dispositifs télématiques tend en fait à induire l’externalisation de certaines tâches. Des intervenants extérieurs se proposent ainsi naturellement d’effectuer des travaux jusque-là réservés aux militants et sont également sollicités par ces derniers pour s’acquitter de missions nécessitant des compétences spécifiques dont eux ne disposent pas. Cette mise en lien qui se répand bien au-delà des communautés militantes constituées démontre donc la porosité des frontières entre les Nous militants et les Ils non-militants.

Autre point à mettre en exergue : le retour de phénomènes de chevauchement des sphères privée, professionnelle et militante. Contrairement aux militants traditionnels, la volonté énoncée des néo-militants est d’entretenir une distinction relativement nette entre leurs engagements militants, leur vie privée et leurs occupations professionnelles. L’"asynchronicité" des technologies de l’Internet semble alors idéale, car elle autorise a priori un agencement souple des temporalités et des sphères d’activité dans une logique de séparation. Or dans les faits, la démarcation souhaitée entre ces différents espaces-temps n’est pas toujours effective. Les activités en ligne développées par certains militants-internautes viennent s’ajouter à la charge de travail qu’ils assumaient déjà antérieurement. Ils utilisent alors la souplesse et la flexibilité des réseaux télématiques pour répartir leurs engagements digitaux et militer également à domicile ou sur leur lieu de travail. Les espaces-temps privés et/ou professionnels rentrent ainsi en collusion avec ceux du militantisme.

L’attention portée aux facteurs techniques alimentant les pragmatiques de l’engagement distancié nous permet également de repérer les manques de justesse momentanés dans l’agencement des réseaux télématiques aux principes de la "nouvelle" critique sociale. Les litiges liés au guidage des conduites par la technique ne révèlent finalement pas tant la défaillance des inscripteurs (une opérationalité négative de la technique) que celle des personnes. Notre postulat d'intégration des ressources comme condition de la stabilisation de formes de coordination nous permet donc ici de mettre en exergue l’instabilité des régimes d'action de la "nouvelle" critique sociale. Les litiges peuvent être ainsi envisagées comme des indicateurs empiriques rendant manifestes les tensions qui naissent des nombreux compromis circonstanciés (ou plus durables) effectués par les néo-militants entre les divers principes d’action qu’ils convoquent. Ils témoignent notamment de la "fidélité" plus ou moins marquée des néo-militants à des formes d’engagement plus classiques dont ils sont censés pourtant faire une critique radicale.

Jacques Ion précise à cet égard que les deux façons de s'engager peuvent être successivement convoquées par une même personne et qu'aucune situation n'incarne de façon pure l'un des deux archétypes. Si le modèle de l’engagement distancié correspond véritablement à une tendance, quant aux phénomènes associatifs d'implication dans l'espace public, il ne saurait être considéré autrement que comme une projection "permettant de penser par référence la complexité des réalités du terrain ". Deux domaines d’influence sont plus particulièrement nets et témoignent de la force des schémas militants hérités. En premier lieu, l’importance toujours prépondérante du rapport existant entre sociabilités militantes et identités collective et/ou individuelle. La constitution en amont d’un Nous militant détermine encore largement les motifs de l’engagement ainsi que les conditions et les occasions de l’agir en commun de la critique sociale. Les sphères privée et militante ne tendent pas forcément à se dissocier. Elles se chevauchent encore bien souvent, ne serait-ce que partiellement et se nourrissent en partie des mêmes sociabilités. En second lieu, il apparaît utile de préciser que pour certains militants, la remise en cause de la hiérarchie, des procédures de représentation et des mécanismes de délégation ne se présente pas forcément sous le signe de l’évidence. Les représentants, délégués et autres mandatés continuent globalement à être des figures respectées. La césure entre entrepreneurs de mobilisation et simples adhérents reste donc un clivage caractéristique de l’organisation militante.

Prêter une attention soutenue aux investissements de forme technologiques résultant de l’utilisation des services en ligne par les néo-militants nous a ainsi permis d’appréhender sous un angle original, certains éléments de la refonte des pratiques sociopolitiques. Abordés comme laboratoire d'analyse des pratiques sociales, les dispositifs de communication se sont révélés être des indicateurs particulièrement fiables nous renseignant sur les logiques prévalant à leur utilisation. Plus attentive aux rôles des supports externes dans l’interaction sociale, la perspective "médiationniste" constitue sans doute un bon moyen pour renouveler les approches classiques de la critique sociale. La prise en compte des supports matériels contribue en ce sens à désenclaver l’étude des mouvements sociaux et permet d’en faire un objet d’étude qui ne soit plus uniquement réservé à une microcommunauté de spécialistes des sciences politiques. Le principe de médiation nous convie ainsi naturellement à traverser les savoirs insulaires afin de nous livrer à l’étude minutieuse de l'entre-définition de la technique et du social dont l’importance a été maintes fois soulignée par la sociologie des usages ou certaines théories de l’action.

En s’intéressant à la "rencontre" des groupements de la critique sociale avec l'Internet il semble tout à fait possible de montrer l’importance des conjonctions entre formes politiques et moyens de communication. Comme le suggère Pierre Chambat : "Entre l'idéologie techniciste et l'oubli de la technique... [il existerait bien une] place pour une troisième voie qui chercherait à donner un statut à la technique dans l'analyse politique en réintroduisant les formes matérielles dans les relations entre communication et politique ". L'analyse des médiations militantes caractéristiques de la "nouvelle" critique sociale pourrait ainsi constituer la première étape d'un programme de recherche supplétif dont l'objectif serait par exemple, via une ouverture à d'autres modalités d’activation de l’espace public, la mise en évidence du double procès de politisation des machines à communiquer et de technicisation du champ de la critique sociale.

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1 ION, 1997.

2 Citons par exemple la liste de diffusion Loc_attac rassemblant de nombreux groupes locaux de l'association ATTAC.

3 Un investissement de forme peut être considéré comme un processus général d'accrétion d'éléments divers (instruments, normes, coutumes, structures collectives, objets techniques, règles, procédures, technologies intellectuelles, etc.) dont la participation à une situation donnée est censée permettre la stabilisation ou au contraire le bouleversement des relations qui s’y greffent.

4 ION, 1997.

5 Les appuis conventionnels de l'action correspondent pour Nicolas Dodier à l'ensemble des ressources et supports de mémorisation dont disposent par exemple un groupe de personnes, lui permettant d'élaborer et de coordonner des actions. Il existe selon lui des appuis internes, mémorisés dans les corps et les esprits et mobilisés consciemment ou inconsciemment, ainsi que des supports externes. Ces derniers dont des agencements sociotechniques dont l’existence "témoigne d'un travail antérieur pour constituer, entre les personnes, ou entre les personnes et leur environnement, les préalables d'une orientation commune", DODIER, 1993, p. 65.

6 OLLITRAULT, 1999, p. 167.

7 DODIER, 1995, p.14.

8 Voir BURT, 1992, p. 57-91.

9 OLSON, 1987.

10 OLLITRAULT, 1999, p. 167-168.

11 SEGRESTIN, 1980.

12 voir GRANJON, 2001 (à paraître).

13 BEAUDOUIN et VELKOVSKA, 1999, p. 128.

14 Madeleine Akrich envisage d'établir le caractère indissociablement technique et social de l'innovation en décrivant un objet technique comme "un script, définissant un espace, des rôles et des règles d'interaction entre les différents acteurs (humains et non-humains) qui viendront incarner ces rôles", AKRICH, 1990, p. 84).

15 IRC est l’abréviation d’"Internet Relay Chat". Ce protocole fut initialement créé par Jarkko Oikarinen en 1988. Il permet à des utilisateurs de s'écrire en temps réel. À notre connaissance, les potentialités de l'IRC n'ont été convoquées qu'une seule et unique fois, par les mouvements de chômeurs, lors des occupation des agences ASSEDIC (IRC #antenneassedic).

16 ICQ est l’abréviation d’"I seek you". Autre type de protocole, il offre la possibilité de discussions écrites synchrones avec sélection de partenaires.

17 HIRSCHMAN, 1995.

18 La prise de parole peut prendre des allures différentes, "que ce soit en adressant des pétitions individuelles ou collectives à la direction en place, en faisant appel à une instance supérieure ayant barre sur la direction ou ayant recours à divers types d'action, notamment ceux qui ont pour but de mobiliser l'opinion publique.", HIRSCHMAN, 1972, p. 36.

19 "Par la définition des caractéristiques de son objet, le concepteur avance un certain nombre d'hypothèses sur les éléments qui composent le monde dans lequel l'objet est destiné à s'insérer. Il propose un "script", un scénario qui se veut prédétermination des mises en scène que les utilisateurs sont appelés à imaginer à partir du dispositif technique et des pré-scriptions (notices, contrats, conseils...) qui l'accompagnent", AKRICH, 1987, p. 52.

20 Dans sa phase d'élaboration, une technique peut être alors décrite comme la réalisation d'un "scénario constitué d'un programme d'action, de la répartition de ce programme d'action à des entités diverses (...) et enfin d'une représentation de l'environnement dans lequel le programme d'action peut ou doit se réaliser", AKRICH, 1993, p. 91.

21 L'expression est de Pierre Chambat.

22 ION, 1997, p. 82.

23 Voir HIRSCHMAN, 1983.

24 ION, 1997, p. 61.

25 MALLEIN et TOUSSAINT, 1994, p. 317.

26 Voir par exemple : JOUËT, 1989 et 1990.

27 JOUËT, 1993, p. 110.

28 Voir HERT, 1999, p. 219-220.

29 "Pour être considéré comme auteur, l'opérateur sur réseau doit procéder à une personnalisation de son activité. Les opérateurs doivent s'accomplir à travers le jugement des autres dans des réseaux où l'évidence de l'auteur n'est pas d'emblée réalisée. C'est à cette condition que l'opérateur ne sera pas seulement engagé comme le note Friedmann (1963) dans une "conscience professionnelle", comme respect de certaines règles, mais dans un véritable accomplissement de soi, dans des activités qui mettent en jeu sa responsabilité et constituent une épreuve, toujours renouvelée et surmontée, de ses capacités.", DODIER, 1995, p. 228.

30 Pour Simondon, la définition des objets techniques par leurs usages (au fondement de cette idée de neutralité technique), n'est pas pertinente, car "l'usage réunit des structures et des fonctionnements hétérogènes sous des genres et des espèces qui tirent leur signification du rapport entre ce fonctionnement et un autre fonctionnement, celui de l'être humain dans l'action.", SIMONDON, 1989, p. 19.

31 JOUËT, 1986, p. 42.

32 ION, 1997, p. 88.

33 "Le fonctionnement des objets techniques peut être, du point de vue des individus qui y sont engagés, un lieu essentiel de la mise à l'épreuve et de la révélation de l'identité personnelle.", DODIER, 1995, p. 221.

34 JOUËT, 1993, p. 108.

35 DODIER, 1995, p. 220-221.

36 AKRICH, 1987, p. 49.

37 "L'absence d'un attachement des états de grandeur aux personnes est donc propice à ce que nous appellerons un litige, c'est-à-dire un désaccord sur les grandeurs des personnes, et donc sur le caractère plus ou moins juste de leur distribution dans la situation. La contestation de cette distribution est instruite dans un procès qui porte sur la factualité des éléments qui ont été engagés pour établir les grandeurs.", BOLTANSKI et THÉVENOT, 1991, p. 168.

38 ION, 1997, p. 101.

39 Voir JOUËT, 2000.

40 CHAMBAT, 1997, p. 16.


Auteur(s) : Fabien Granjon
Date : 9 janvier 2002

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